Liberté artistique, projets à porter, contrats, répétitions, production, communication… Être musicienne indépendante, c’est passer d’un rôle à l’autre sans jamais perdre de vue l’essentiel : faire arriver la musique jusqu’au public.
Il y a des jours où je me dis que faire de la musique, c’est quand même une drôle d’utopie.
Pas la musique elle-même. La musique, c’est justement ce qui remet tout à sa place.
Je parle de tout ce qu’il y a autour. Tout ce qu’on construit pour qu’un morceau existe, qu’un album puisse voir le jour, qu’un concert ait lieu, que les musiciens se retrouvent et qu’à un moment la musique arrive jusqu’à quelqu’un.
Quand on est musicienne indépendante, cette partie-là fait aussi partie du métier. Tous les jours.
La liberté artistique, oui. Mais pas seulement.
Être indépendante, pour moi, c’est d’abord une très grande liberté artistique.
Je peux choisir mes projets, les musiciens avec qui j’ai envie de travailler, mes compositions, mes arrangements. Je peux chercher une direction, essayer quelque chose, changer d’avis, recommencer autrement. Cette liberté est précieuse.
Mais elle vient avec une responsabilité énorme. Je gère mes projets, je les coordonne, je les fais avancer. Une idée musicale ne devient pas un projet simplement parce qu’elle est bonne. Entre l’idée et le moment où elle rencontre le public, il y a tout un chemin à construire.
Tout ce qui existe avant la scène
Il y a des périodes où mes journées commencent avec un devis à faire signer, continuent avec des factures à régler, des frais à avancer, un contrat à lire, un autre à signer, des documents à renvoyer.
Puis il y a une salle à chercher ou à réserver, une billetterie à mettre en place, des échanges techniques, des invitations, des musiciens à contacter, des partitions à envoyer, des répétitions à coordonner. Une date fonctionne pour l’un, pas pour l’autre. On rappelle. On recale. On recommence.
Et en parallèle, un autre projet avance. Un album, par exemple. La fabrication des CD. Le visuel du disque. Le flyer du concert. Les fichiers à vérifier. Les personnes à relancer. La communication à préparer. Un mail. Puis un autre. Et encore un autre.
Tout ça peut paraître un peu fou quand je le mets bout à bout. Pourtant, c’est bien ce qui remplit les journées. Et souvent, une seule personne garde tous ces fils ensemble, coordonne et supervise. Dans mes projets, très souvent, cette personne, c’est moi.
Et pendant tout ça, la vie continue. Les journées passent, les autres engagements sont là, et la musique doit quand même retrouver sa place au milieu.
J’ai la chance d’être soutenue par une association à but non lucratif qui accompagne nos projets. C’est précieux. Mais dans la réalité du quotidien, certaines démarches doivent aller vite. Il m’arrive d’avancer des frais, de prendre une décision, d’envoyer un document tout de suite pour ne pas laisser passer une possibilité.
Et la musique dans tout ça ?
C’est là que le paradoxe devient un peu fou.
Tout ce travail existe pour la musique. Et pourtant, il y a des journées tellement pleines d’administration et d’organisation que le soir arrive et je me rends compte que je n’ai pas joué. Pas une note.
Alors je cherche à retrouver cet espace. Fermer l’ordinateur. Poser le téléphone. S’asseoir au piano. Revenir à la harpe. Sortir les pédales, les effets. Reprendre un arrangement. Écrire. Chercher. Décider le programme. Changer quelque chose. Recommencer.
Et puis retrouver Cédric Le Donne (battterie). Répéter. Tester. Expérimenter. Nous lancer des défis musicaux. Voir comment l’autre va réagir, jusqu’où une idée peut aller, ce qu’on garde et ce qu’on laisse tomber.
C’est là que je retrouve vraiment le centre de tout ça.
Et puis quelqu’un réserve une place
Au milieu d’une journée remplie de choses à régler, une notification arrive. Quelqu’un a réservé. Quelqu’un partage le concert. Quelqu’un écrit : « Je serai là. »
Et là, c’est une vraie joie. Parce qu’il y aura une personne de plus avec qui partager l’énergie de notre musique.
Bien sûr, un billet participe concrètement à la vie d’un projet indépendant. Mais ce n’est pas seulement une question de chiffres. Derrière ce billet, il y a une personne qui a décidé de venir, d’écouter, de donner une partie de sa soirée à cette musique.
Et ça change tout.

Nous jouons pour le public. Et aussi avec lui.
Le concert, pour moi, n’est jamais quelque chose qu’on déroule devant des gens comme si tout était déjà fixé.
Nous jouons d’abord pour le public. C’est la raison même d’être là. Et très vite, nous jouons aussi avec lui, parce que le public participe. Il réagit, il rit parfois, il répond à ce qu’on lui propose. On sent quand les gens entrent dans le jeu avec nous. Leur énergie peut nous pousser à tenter autre chose, à aller un peu plus loin.
Avec Cédric, nous nous lançons des défis musicaux en live. Nous pouvons provoquer une idée chez l’autre, changer une direction, prendre un risque. Et le public devient joueur lui aussi, à sa manière. Pas avec un instrument, évidemment, mais par ce qu’il nous renvoie. Une réaction, un rire, une réponse, une énergie. Tout cela agit réellement sur ce que nous faisons sur scène.
C’est pour cela qu’un concert ne peut jamais être reproduit exactement. Même avec les mêmes musiciens. Même avec le même programme. Ce qui se passe ce soir-là appartient aussi aux personnes qui sont dans la salle.

Et si vous êtes très loin ?
Alors écoutez.
C’est peut-être la chose la plus simple que j’aimerais dire ici. Si vous découvrez le travail d’un artiste indépendant et que quelque chose vous intrigue, allez écouter sa musique. Même un morceau. Même quelques minutes. Peu importe si vous habitez à des centaines ou des milliers de kilomètres. Et si quelque chose vous touche, partagez-le. Bien sûr, en concert, c’est encore autre chose. J’aime cette rencontre directe, cette énergie, cette possibilité de prendre des risques et de vivre un moment qui ne reviendra pas exactement de la même façon. Mais tout commence déjà quand quelqu’un écoute.
Faire arriver la musique jusqu’à quelqu’un
Finalement, derrière toutes ces casquettes, c’est peut-être ça le fil qui tient tout ensemble. Les contrats, les factures, les appels, les visuels, les répétitions, les kilomètres, les décisions, les jours où tout avance bien et ceux où tout semble plus compliqué… tout cela sert à rendre possible un moment très simple.
Des musiciens jouent. Quelqu’un écoute. Quelque chose passe de l’un à l’autre. Et pendant un moment, la musique existe vraiment entre nous.
Peut-être que l’utopie est là.


